vendredi 31 mai 2019

Coup d’envoi de la zone de libre-échange continentale (ZLECA) : Quelles sont les conditions du succès d’une intégration régionale africaine ?


C’est parti, hier le 30 Mai 2019, l’Afrique avait rendez-vous avec l’histoire du siècle à travers l’entrée en vigueur de la zone de libre-échange la plus large du monde depuis la création de l’OMC en 1995 , en l'occurrence la zone de libre-échange continentale africaine, connue sous l’acronyme ZLECA, qui augure et ambitionne que 90 % des échanges de biens seront dégrevés des droits de douane, et abolit de facto les 84 000 kilomètres de frontières qui existent actuellement en Afrique.

Il faut dire que le milieu des affaires du continent noir escompte beaucoup de ce débouché commun de biens et services qui fusionnera plus de 1,2 milliard de consommateurs et devrait secréter une valeur ajoutée économique de plus de 2500 milliards de dollars. Impulser une nouvelle instigation à l’Afrique, accolée à moults challenges économiques et sociaux, et surtout démographiques, où la population de l’Afrique atteindra 2,5 milliards en 2050, et représentera 26 % de la population mondiale active, passera inéluctablement par l’aboutissement de la zone de libre-échange continentale africaine.

Sur l’arène économique mondiale et paradoxalement à la mondialisation qui ne cesse de promettre monts et merveilles des vertus de la libéralisation du commerce international, et au regard de la formation de blocs commerciaux en Amérique latine, en Europe, en Asie, ce n’est plus un choix pour les pays africains, mais un must et une contrainte de constituer un tout régional corsé, dense et intégré à même de se dépenser dans le macrocosme multivarié de la globalisation.

Le souverain marocain n’a-t-il pas allégué, dans une parénèse adressée au sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernements de l’UA que la création de la zone de libre-échange, la plus large au monde, avec la population du monde, représente un acte majeur de notre volonté commune de construire l’Afrique de demain ? À notre sens, ce contrat mondial du siècle qui est entrée en vigueur, hier Mercredi 30 Mai 2019 ne pourra prétendre à la réussite sans les préalables suivants :

- Primo, une plus grande insertion de l’économie africaine dans la trajectoire de l’économie internationale : l’Afrique reste la zone la moins intégrée au monde. Sa part dans le commerce mondial demeure infime puisqu’elle ne représente qu’environ 2 %. Difficile avec un tel ratio de percer les marchés mondiaux en pleine compétition et de négocier en force les accords internationaux.

- Secundo, le déploiement d’un grand effort d’intégration et de synergie du commerce intra-régional : au vu des chiffres timides du Commerce international entre les pays africains livrés par l’OMC et la CNUCED, il est urgent de remédier à la faible connectivité entre les différentes économies du continent. Faut-il illustrer la timide jonction entre les pays africains : le commerce intra-africain ne dépasse guère 18 %, comparativement à l’Asie (ASEAN) où il s’élève à plus de 51 %, ou en Amérique du Nord (ALENA) où il frôle 54 % et en Europe (AELE) où il s’élève à 70 %. De telles statistiques montrent, de par leur éloquence, l’effort que doivent déployer les pays africains dans le cadre de la ZLECA pour augmenter le commerce intra-africain à plus de 35 milliards de dollars par an pour gravir les 52 % en 10 ans.

- Tertio, l’alliance et la forte connivence du secteur privé : la réussite de la ZLECA reste fortement tributaire de sa capacité à riposter aux besoins de l’entreprise. À cet égard, il est capital que le secteur privé fournisse des mécanismes de consolidation des chaînes de valeurs existantes par la promotion de l’investissement industriel et le transfert du savoir-faire. Sous cet angle, les PME, qui constituent 80 % des entreprises africaines, seront encouragées par la ZLECA, où elles pourraient fournir des inputs pour les grandes entreprises industrielles.

- Quarto, le raffermissement des structures productives à travers la promotion de l’industrialisation de l’Afrique. Le but escompté est d’amenuiser la place des matières premières qui se taillent la part du lion dans les exportations africaines. Faut-il souligner, à ce titre, que plus de 76 % des exportations africaines émanent des ressources extractives, ce qui n’est pas sans risque sur la volatilité des prix des matières premières et de facto, sur les budgets des pays africains ?

Contrairement aux matières premières et aux secteurs miniers, la promotion de l’industrialisation de l’Afrique permettra de faire progresser la chaîne des valeurs industrielles à travers la création de plus de valeurs ajoutées, la création de l’emploi, le renforcement de la croissance et la productivité à même de favoriser une plus grande participation de la région africaine dans les chaînes de valeur mondiales, de gagner en efficience en renforçant la capacité attractive de l’Afrique. Aussi, la promotion de la politique industrielle de l’Afrique permettra d’asseoir une chaîne de valeur diversifiée et plus compétitive en se positionnant sur les activités à plus haute valeur ajoutée des chaînes de valeur mondiales.

- Quinto, l’investissement dans le capital humain : l’analphabétisme et la carence en formation demeurent les grandes tares de l’Afrique. Les problèmes qui restreignent les capacités des entreprises africaines sont notamment l’insuffisance des compétences entrepreneuriales et des compétences de gestion, le manque de personnel qualifié, ainsi que les obstacles en matière de recherche et développement. Georges Jacques Danton n’a-t-il pas argumenté qu’après le pain, l’éducation n’est-elle pas le premier besoin d’un peuple ?

Avec une telle carence, la qualité des institutions et des administrations peut peser lourd dans la décision d’une entreprise d’investir et d’implanter ses activités économiques dans un
pays africain donné. Faute d’investissements suffisants dans les compétences, le progrès technologique et l’investissement ne s’accompagnent d’aucun gain de productivité.

- Sexto, les gouvernements africains devront placer la bonne gouvernance au cœur de leurs programmes en vue de la transformation structurelle effective des économies africaines. C'est une condition sine qua non pour nourrir le développement économique, libérer le plein potentiel de l'Afrique et la conduire sur la voie de la prospérité.

Les pays africains ont besoin d'un cadre de gouvernance plus propice pour être en mesure de conduire de meilleures politiques publiques et d'obtenir, à terme, de meilleurs résultats en matière de transformation structurelle et de développement inclusif. Sous cet angle, les gouvernements africains sont invités à apporter des réponses aux pertes économiques dues à l'inefficacité des institutions et à l'incompétence.

Faut-il rappeler que c’est un secret de polichinelle que la corruption met en danger la croissance économique ? C’est un secret de polichinelle que la mauvaise gouvernance et la corruption sont deux fléaux qui nuisent à l’émergence de l'Afrique sur le plan économique, politique et social. In fine, Socrate disait que "Le secret du changement consiste à ne pas concentrer toute son énergie pour lutter contre le passé, mais pour construire le futur". Il est temps d’ériger le futur économique de l’Afrique en cadenassant les scolioses régionales et en verrouillant les réfractions de la répartition des fruits de la croissance, et ce, en posant, les grands jalons d’une Afrique résolument tournée vers l’émergence économique et hisser la ZELCA au rang de nations industrielles émergentes.



mercredi 22 mai 2019

Aziz Belal : Beautiful Mind et économiste d’exception

C’est comme ce jour du 23 Mai de l’année 1982, que le célèbre économiste Marocain, Aziz Belal, s’est éteint à l’âge de 50 ans, à la suite d'un incendie qui s'est produit à l'hôtel «Conrad Hilton» de Chicago : Le regretté s'y est rendu dans le cadre de ses fonctions, en tant que vice président de la commune d'Ain Diab de Casablanca, pour participer aux cérémonies de jumelage entre Chicago et Casablanca. 

Cet économiste exceptionnel et au parcours exceptionnel, a marqué de son empreinte toute une société, toute une génération d’étudiants, d’économistes de par ses réflexions et de par sa plume. Natif de Taza le 23 mai 1932, iIssu d'une famille modeste, il perdit son père à l'âge de huit ans, ce qui l'amena à affronter très tôt les difficultés de la vie. Il poursuivit ses études primaires à Oujda où il fut un élève studieux et brillant. Après avoir obtenu son baccalauréat, il regagna la Capitale Rabat pour y préparer sa licence en sciences économiques de 1951 à 1953. Par la suite, il se rendit à Toulouse où il obtint son diplôme d'études supérieures (1956). 

Le contexte national dans lequel si Aziz a vécu et grandi l'a amené très vite à choisir son clan et à faire son choix : celui de la lutte pour l'indépendance du Maroc et pour l'émancipation des peuples opprimés. Ainsi, très jeune à 19 ans, il adhéra au parti communiste marocain, alors clandestin, (devenu successivement parti de libération et du socialisme, puis parti du progrès et du socialisme) pour devenir l'un de ses illustres dirigeants en tant que membre du bureau politique. Depuis, Aziz Belal n'a jamais dissocié son activité politique de son activité scientifique : pour lui les deux vont de pair et s'enrichissent mutuellement, 

Il fut chargé de mission au plan où il participa à l'élaboration du premier plan quinquennal (1960-1964). En 1959, il accéda - dans le cadre d'un gouvernement de coalition nationale présidé par Abdellah Ibrahim - au poste de secrétaire général du ministère du Travail. Et c'est grâce en grande partie à lui que la législation du travail, datant de la colonisation, fut révisée et améliorée à la demande de son parti, il démissionna de son poste pour ne pas cautionner les déviations du gouvernement par rapport aux orientations de départ. 

En 1960, il intégra la faculté de droit de Rabat, la seule à l'époque, où il enseigna l'économie tout en œuvrant à la mise en place de la section de langue arabe et à la création du syndicat national de l'enseignement supérieur. 

Parallèlement à son activité en tant qu'enseignant et son engagement politique sur tous les fronts, il s'est mis à préparer une thèse d'Etat en sciences économiques sur «l'investissement au Maroc 1912-1964, et ses enseignements en matière de développement économique ». C’est grâce à cette thèse que j’ai découvert Feu Aziz Belal et ses œuvres heuristiques quand je préparais, à l’époque, mon diplôme de troisième cycle et par la suite mon Doctorat sur l’attractivité de l’investissement étranger au Maroc à la Faculté de Droit de Rabat-Agdal. 

L’amour de sa patrie est tellement fort dans ses veines et son ADN qu’après des études universitaires en économie à Grenoble en France, thèse soutenue brillamment à l'université de Grenoble en 1965, fit date dans les anales de la recherche socio-économique du pays faisant de Aziz Belal le premier économiste marocain titulaire d'une thèse d'Etat. 

Nommé professeur d'université, il poursuivait inlassablement son activité académique et politique : présent dans tous les débats scientifiques et politiques aussi bien au Maroc qu'à l'étranger; partisan acharné du travail organisé; ardent défenseur de la cause des déshérités. Grâce à ses qualités d'intellectuel talentueux, d'humaniste sans faille et d'orateur hors pair, il a acquis une facilité à argumenter et à convaincre à lui seul, il constituait une école : l'école Aziz Belal à laquelle ses anciens étudiants et ses nombreux amis qui occupèrent et occupent de grands postes dans la sphère publique et privée. Il n'a eu de cesse de professer que la culture et l'argent font rarement bon ménage ! Tel est brièvement si Aziz en tant qu'homme. 

Son apport scientifique est tout est aussi fécond que riche et diversifié : Il enlace des champs de connaissance variés. 

Les aspects qui nous paraissent toujours d'actualité sont : 

1- Le bilan de la colonisation : le travail de Belal sur la période coloniale constitue, avec celui réalisé par Albert Ayache, une référence incontournable pour connaitre les effets de la colonisation française sur l'économie et la société marocaines. Le bilan que dresse l'auteur est implacable et nous donne une image nette sur les 50 années de colonisation : Au cours de cette période, l'économie marocaine a connu la croissance sans connaitre le développement ; c’est une croissance "estropiée», écrit Aziz Belal, croissance dont l'objectif est de servir les intérêts de l'économie du centre métropolitaine dominante et dont la progression se trouvait conditionnée par l'accentuation du " satellisation " économique et monétaire de la périphérie (le Maroc) par rapport au centre ( l'économie de la métropole). 

2- L'économie de développement : une lecture attentive des travaux de Belal nous autorisent à le considérer comme un véritable théoricien du développement et l'un des fondateurs de «l'économie de développement». La stratégie de développement qu'il a préconisée pour le Maroc au milieu des années 60 du siècle dernier n'a rien perdu de sa pertinence et de son actualité : un investissement efficace aux effets multiplicatifs élevés; un rôle dominant du secteur public ; des institutions démocratiques, décentralisées et dotées de larges attributions en matière économique et sociale ; la conciliation des impératifs d'efficacité économique et de justice sociale ; 

3- Les facteurs non-économiques de développement : cette question centrale a été déjà esquissée par Feu Aziz Belal dans sa thèse en donnant une place de choix aux facteurs culturels et idéologiques dans l'enclenchement du processus de développement économique. Et ce fut en 1980 qu'il présenta une construction théorique élaborée sur cette problématique dans un ouvrage intitulé: «développement et facteurs non économiques». Après avoir critiqué les théories dominantes de développement fondées sur le «rattrapage» selon le schéma "Rostowien" et montré les limites de l'idéologie de la «troisième voie» prônée en Afrique et dont on voit aujourd'hui les déboires et les dégâts, Aziz Belal a opté pour une conception large du concept de développement intégrant l'ensemble des facteurs économiques, culturels, idéologiques voire civilisationnels. Il s'agit pour lui de s'attaquer aux quatre problèmes fondamentaux intimement liés : libération nationale, révolution sociale, développement et civilisation. Et partant, il définit le développement comme étant «un processus cumulatif socialement maîtrisé et continu de croissance des forces productives, englobant l'ensemble de l'économie et de la population, à la suite de mutations structurelles profondes permettant la mise à jour de forces et de mécanismes internes d'accumulation et de progrès ». Tel qu'il est défini, un tel développement «n'est pas possible sans l'élimination des blocages sociaux, politiques et idéologiques qui l'entravent, c'est-à-dire de la domination externe-interne qui ronge et inhibe les formations sociales périphériques. Ce qui signifie, en bref, la réalisation d'un processus de libération nationale authentique et de révolution sociale profonde - dans les structures socio-économiques, les rapports sociaux et les valeurs idéologiques et culturelles - et sa consolidation persévérante dans le temps». 

D'autres apostrophes économiques ont retenu l'attention de Aziz Belal dans ses écrits dont notamment : l'unité maghrébine, les relations entre le Maroc et la CEE 

Ainsi, a-t-il pensé les blocages à l'intégration maghrébine en s’étayant sur les tendances lourdes et les raisons structurelles auxquelles viennent se greffer les raisons contingentaires : 

- Primo, les forces socio- politiques qui avaient dirigé la lutte pour l'indépendance des trois pays et la façon dont elles l'imposèrent n'étaient pas les mêmes, 

- Secundo, certaines différences dans l'évolution socio-historique antérieure à la colonisation européenne ont également joué un rôle négatif dans l'unité maghrébine. 

- Ultimo, la découverte et l'exploitation de gisements de pétrole et de gaz en Algérie jouaient un facteur «déséquilibrant» dans les relations intermaghrébines en donnant à ce pays un sentiment de supériorité voire d'hégémonie. Ces facteurs continuent de faire obstacle à l'édification du grand Maghreb. 

Par ailleurs, Aziz Belal a consacré une large littérature aux relations Maroc/Maghreb-CEE en considérant celles-ci comme une nouvelle forme de domination «néo- coloniale» qui s'est substituée à la domination directe. Il était favorable à une autre forme de relations fondées plutôt sur la coopération et le partenariat dans une optique «Win-Win». Et l'histoire économique a fini par donner raison à Aziz Belal. 

En substance, la vie de Feu Aziz Belal fut dense et productive : Il nous a légué un trésor de connaissances et un patrimoine scientifique immortel. Et c'est avec une profonde émotion et une reconnaissance sincère que nous nous inclinons devant sa mémoire et lui rendons cet humble hommage. 

S’il y a un cercle des poètes disparus, tout aussi, il ya un cercle des économistes disparus. Certes, il nous a quittés, mais ses proses économiques l’ont rendu immortel. 

mercredi 15 mai 2019

Printemps arabe, Saison II : Genèse, Causes, Caractéristiques communes et Enseignements


Nous n’avons pas tous cru que les révolutions du printemps arabe ne sont qu’un feu de paille de révoltes du 17 Décembre 2010 qui ont perdu leur enchantement ? Détrompez-vous, les remous politiques et les contestations sociales à Alger et à Khartoum nous font perdre nos illusions et attestent qu’il s’agit bel et bien d’un printemps Arabe dans sa saison II. 

Faut-il rappeler, en guise de prologue, que l'expression de "Printemps arabe" fait référence au "Printemps des peuples" de 1848 auquel il a été comparé, tout comme le Printemps de Prague, la chute du rideau de fer en 1989, ou encore le Risorgimento italien. 

Historiquement, ce Printemps Arabe a connu deux grandes phases : 

- La première "Wave" a émergé, avec les contestations dans différents pays Arabes, en 2011 et s’est poursuivie jusqu’à la fin de 2013. Il s’agit d’une phase d’espérance et de mobilisation sociale pour forger l’édifice du projet démocratique Arabe qui est été à l’origine de la déchéance de certains régimes totalitaires, à l’instar de la Tunisie, de la Libye, de l’Egypte et le Yémen qui, en faisant boule de neige, à chavirer d’autres systèmes politiques comme la Syrie et le Bahreïn.

Cette phase de l’histoire politique du monde arabe a été jalonnée par l’effloraison de plusieurs thèses universelles des droits de l’homme aspirant à la démocratie, à la dignité et à une vie décente. 

Aussi, cette phase a favorisé l’émersion d’une nouvelle dynamique politique qui s’est matérialisée par la manumission des citoyens Arabes de l’ère de l’effroi, de la peur et de la réclusion dans l’espace privé pour riposter au despotisme et à la dictature. De ce fait, les organisations et les rassemblements de la société civile se sont proliférées et ont secrété une nouvelle mobilité sociale sur les places publiques arabes en la consolidant après des décennies de refoulement et d’exclusion.

Cependant, autant en emporte le vent, cette ère qui a été porteuse d’optimisme et d’espérance céda la place en donnant libre cours à une nouvelle période d’instabilité politique, d’agitation, de guerres civiles et de terrorisme. 

Ainsi, après l’intervention des armées du Conseil de Coopération des États arabes du Golfe CCG au Bahreïn et la destitution du Président Mahmoud Morsi en Egypte, la Syrie, la Libye et le Yémen vont succomber dans des guerres civiles d’une grande brutalité en ébranlant les soubassements du crédo démocratique. Seule, le pays de Jasmin a été épargné de ces guerres civiles, mais tout de même avec des attentats terroristes et des crises économiques et sociales profondes dont les séquelles perpétuent jusqu’ à ce jour.

Toutefois, la montée de la révolte et les guerres civiles, d’une part et les difficultés économiques et les remous sociaux, d’autre part ont eu des effets négatifs sur les révolutions démocratiques issues du printemps arabe. Le crédit des citoyens, dans le projet démocratique, a régressé et céda la place à une nostalgie des citoyens Arabes aux anciens régimes qui sont en mesure d’assurer la paix et la sécurité, nonobstant leur caractère despotique. 

L’échec, semble-t-il, du printemps arabe et sa dérivation oppressive a engendré une dissension et après l’espoir d’une véritable fissure avec l’absolutisme arabe, c’est désormais le pessimisme et le "Tædium-Vitae" qui l’emportent : Ce sont ces rétrogressions, voire même ces insuccès qui ont été à l’origine de la désocialisation des idées révolutionnaires du printemps arabe qui sont progressivement entrées dans l’effacement et l’oubli.

Or, de nouveau, les révolutions démocratiques ne vont-elles pas se ressusciter en frappant le Soudan depuis la fin de l’année 2018 et en Algérie avec les marches du Vendredi qui ont commencé le 22 février dernier contre un cinquième mandat du Président Bouteflika pour faire entrer le Printemps Arabe dans sa saison II? 

Les rassemblements de masse à Khartoum et à Alger ne nous ont-ils pas entré dans une nostalgie en nous rappelant ceux de la première vague des ébullitions arabes avec une requête de dignité, de démocratie contre un ordre politique anachronique ? 

Même si ces deux cataclysmes politiques au Soudan et en Algérie sont dans leurs premières germinations et que leur horizon est encore équivoque, il est possible de brosser les présomptions d’une nouvelle onde de révolutions démocratiques et d’un regain de l’orbe révolutionnaire de la première vague du Printemps Arabe.

Nous notons, qu’en dépit, des caractéristiques de ces pays et de leurs cheminements historiques différents, il est possible de souligner des similitudes entre la première et la seconde vague des révolutions arabes que nous sommes en train de vivre tant dans leurs origines que dans leurs dynamiques de développement.

Au niveau des origines des révolutions des printemps arabes, il est possible de mettre l’accent sur quatre mobiles principaux que l’on peut retrouver dans les différents pays du printemps Arabe en dépit de la multiplicité de leurs trajectoires politiques et historiques : 

- Le premier motif est d’ordre politique : Il réside dans la claustration des régimes politiques arabes dans une logique totalitaire qui était à l’origine d’une césure sans précédent contre les régimes de Ben Ali, de Moubarak et de Kadafi et leurs citoyens, qui sont devenus caduques par rapport à la dynamique économique, politique et sociale du monde et aux réquisitoires des classes moyennes. On retrouve, aujourd’hui, ce cloître en Algérie avec un président Bouteflika qui a atteint un stade de lassitude physique ne lui permettant plus de gouverner. Dans une telle situation, le pouvoir est confisqué par un petit cercle de proches et des membres de sa famille qui ont "blackboulé" toutes les institutions Algériennes. 

Idem, on retrouve le même schéma au Soudan où le président Omar el-Béchir avec un clan de proches et sa famille qui se sont appropriés le pouvoir politique et économique depuis le fiasco dans la gestion de la crise du Sud et son divorce avec le Nord.

Ces dérélictions ont été à l’origine d’importantes évolutions politiques poussant les populations à se mobiliser contre ces régimes arbitraires pour revendiquer une plus grande ouverture des systèmes politiques. 

- Le second mobile à l’origine du printemps arabe dans sa saison II est d’ordre économique : Elle concerne l’essoufflement des modèles de développement économique dans la plupart des pays arabes. 

A titre illustratif, en Algérie, si la dimension économique a concouru à lui épargner la première vague de la révolution du printemps arabe avec la hausse importante des salaires et des dépenses sociales, elle a joué un rôle majeur dans la seconde vague de révolutions et la chute du régime Bouteflika : En dépit des essais de diversification, le modèle économique reste rentier et son évolution est fortement tributaire de la dynamique erratique des cours internationaux de pétrole et de gaz. 

La flambée de ces cours mondiaux de l’or noir qui ont dépassé la barre de 120 $ au cours des années 2012-2014 a permis au pouvoir maitriser et contenir les mouvements sociaux à travers la hausse des dépenses sociales. Or, la volte-face de la conjoncture économique et la chute des cours internationaux, à partir de 2015, ont eu des impacts pervers sur l’économie algérienne dont le déficit des finances publiques a escaladé de 1,4% en 2013 à 15,7% en 2016. Les réserves de change ont connu une chute sans égale de 200 milliards de $ en 2013 à 60 milliards en 2018.

La dégradation de la situation économique et la succession des crises ont été à l’origine des politiques de rigueur financière qui ont été mises en place par les différents gouvernements à partir de 2014 et qui ont attisé les désaveux sociaux.

C’est le cas aussi du modèle Soudanais qui a commencé à connaître une crise économique profonde avec la sécession du Sud et la décrue des revenus de l’Etat du pétrole, ainsi que le blocus appliqué par les pays développés. Ceci a amené le Gouvernement Soudanais a appliqué des politiques d’austérité avec comme conséquence la réduction des dépenses de l’Etat, notamment en matière de subvention des produits de base. Ces politiques ont été à l’origine d’un embrasement des prix et d’une inflation estimée par les instances économiques Soudanaises à 70%. Cette spirale inflationniste a été à l’origine de la détonation des contestations avant la fin de l’année 2018.

- La troisième raison de cette seconde vague de révolution démocratique est la forte montée du chômage et l’accroissement des inégalités sociales. Ces évolutions ont contribué à la remise en cause de la légitimation de l’Etat moderne et au renforcement de la contestation sociale.

- La quatrième raison qui est commune aux deux vagues de révolutions démocratiques dans le monde arabe concerne la montée de la corruption, du népotisme et de la kleptocratie. Dans ces pays, ce sont les familles et le cercle proche du sérail qui sont au cœur de la corruption. Cette corruption galopante a eu des effets pervers, non seulement sur l’efficience et le rendement de l’investissement, mais aussi sur les valeurs et l’éthique avec comme corollaire la déconsidération du travail au profit des lobbys et des hommes d’influence. 

Au niveau des points de convergence des révolutions du printemps arabe, il est possible de mettre l’accent sur quatre caractéristiques communes : 

- La première spécificité concerne la grande mobilisation populaire. En effet, ces contestations ont réussi à regrouper de larges franges issues de différentes couches sociales dans une collusion historique réussissant à dépasser la peur des appareils de répression. Aussi, ces mouvements sociaux ont été marqués par un grand spontanéisme et l’absence totale des orientations des partis politiques et de la représentation des mouvements syndicaux, 

- La seconde spécificité concerne les côtés pacifiques et civils de ces mouvements résistant à toutes les tentatives des appareils répresseurs qui ont essayé de les acculer vers la violence. Cet engagement de maintenir le caractère pacifique du Printemps Arabe dans sa saison II s’est inspiré de l’expérience tragique de la première vague des révolutions où les apparitions de la violence ont été à l’origine de leurs dérivations et de leurs échecs. En Algérie, les émeutes et l’éclatement de la guerre civile du printemps de 1988 avec plus de 200 000 victimes n’ont-ils pas joué le rôle de repoussoir devant le recours à la violence ?

- La troisième spécificité concerne la grande participation des femmes en Algérie comme au Soudan où l’étudiante Ala Saleh est devenue l’une des icônes de la rébellion. Cette présence féminine nous rappelle que le rejet des régimes postcoloniaux ne se confine pas aux questions politiques et économiques, mais aussi aux questions du genre. Cette participation massive des femmes atteste de leur détermination à faire de ce mouvement, non seulement un affranchissement de la dictature, mais touche également la culture phallocentrique et macho dans notre société Arabe et qui est à l’origine de la marginalisation de la femme de l’espace public, 

- La quatrième spécificité concerne le côté récréatif et divertissant de ces mouvements sociaux marqué par une forte participation des artistes et des intellectuels. Ces mouvements ont connu également un développement de la satire, de l’ironie et de l’humour qui a touché tous les représentants du pouvoir, plus singulièrement les corrompus et le cercle du pouvoir. Ces dynamiques sociales sont devenues de grands "happenings" permettant aux citoyens de reconquérir l’espace public et de rebâtir la contestation sociale dans un cadre festif, caricatural et joyeux.

Quoiqu’il est difficile d’anticiper les évolutions futures des revendications en Algérie et au Soudan, le degré de mobilisation, d’engagement, ainsi que le caractère civique et pacifique de ces mouvements nous laisse-t-ils pas augurer que ces pays sont entrain d’entamer une véritable transition démocratique ? 

Quatre enseignements essentiels peuvent être tirés des révolutions démocratiques du Printemps Arabe dans sa saison II : 

- Le premier enseignement est lié à la « justice de transition » ou « justice en transition et la nécessité d’en faire un véritable processus de reconnaissance, de réconciliation, de crédit et de consolidation de l'état de droit en remédiant au lourd héritage des abus des droits humains, 

- Le second enseignement est relatif à la nécessité de redéfinir les programmes économiques et sociaux et l’invention d’un nouveau modèle économique inclusif équitable qui mise sur la croissance économique, le développement, l’atténuation des inégalités sociales et la pauvreté une politique de revenus et de partage des richesse afin de répondre aux attentes des citoyens
en leur assurant de meilleures conditions de vie, des emplois, de dignité, 

- Le troisième enseignement concerne la nécessité de pérenniser le caractère civil et pacifique de ces mouvements, et ce en retenant les leçons de la première vague et ses dérives afin que l’espoir du changement démocratique reste inaltérable et indestructible. 

Nous pensons, en guise d’épilogue, qu’en dépit de la dérivation des révolutions du printemps arabe dans son premier épisode, les mobilisations sociales dans un cadre pacifique et civil à Alger et au Khartoum ouvrent une nouvelle ère et redonnent un espoir au changement dans le monde Arabe aspirant à la démocratie et à l’honorabilité.

dimanche 5 mai 2019

Une Algérie fiévreuse : Quelles leçons du tumulte politique ?

Ne dit-on pas que les apparences sont trompeuses ? C’est le cas pour l’Algérie en plein tumulte politique, économique et social : Moult médias et observateurs internationaux se sont dupés sur notre limitrophe algérien puisque, depuis le 22 février, les manifestations, dans leur pluralité culturelle, nous ont donné l’image d’un peuple sage, mûr et surtout coalescent et soudé autour du drapeau algérien. 

Ceux qui imaginaient, que la consubstantialité algérien était dépravée par les 130 chandelles de l’impérialisme et l’expansionnisme français, que l’élite algérienne avait refui le pays, après tant de désenchantements depuis l’indépendance, que la dissidence kabyle était réfractaire, ont perdu leur illusion et sont obligés de revoir leur "sentence"; idem pour ceux qui prêchaient que l’itinéraire islamiste était le seul palliatif aux généraux, sont désavoués par la réalité des rues d’Alger. 

En dépit de la multiplicité culturelle de l’Algérie, la souveraineté plurielle s’extériorise par la solidarité et la confraternité perceptible dans les rues : Moult Kabyles n’ont-ils pas le drapeau Amazigh à la main, mais combien recouverts dans le drapeau algérien ? Ce qui corrobore que la sollicitation d’un singularisme culturel n’est pas antithétique avec le patriotisme. Au contraire, la diversité culturelle étoffe les nations et les fraternise quand elle est reconnue et fait parti du vécu du commun des Algériens. 

Elle se repère foncièrement dans un projet national aussi évasé que le "desideratum" algérien à la démocratie, portée par tout une Algérie qui a vu sa révolution dépossédée en 1962 par l’armée des frontières de Houari Boumediene. 

Certainement, il y a tant d’enseignements à tirer pour notre drapeau Marocain. Dans notre chère patrie, nous avons cru que l’affirmative de la diversité culturelle, dans la constitution de 2011, allait trancher le nœud gordien. Détrompez-vous, ce n’était pas le cas avec certaines Rifains au Maroc, mais surtout à l’étranger. Les images du drapeau de notre cher Maroc mâchuré par des Marocains ne sont-elles pas accablantes et incommodes ? 

Historiquement, nous savons pertinemment qu’une partie des subversifs gauchistes des années 70, après le fiasco politique du projet Marxiste-léniniste, s’est rétractée sur l’apostrophe identitaire rifaine. Ils s’imaginent comme les héritiers du héros de la bataille d’Anoual, qui, lui, faut-il le souligner, n’a jamais été dissident et séparatiste. 

Pour boiser leurs thèses, ils ont instrumentalisé les émeutes de la guerre du Rif de 1958 et, l’enclavement du Rif par l’omission explicite de tout projet de développement économique et social de cette région qu’ils surnommaient sarcastiquement le Maroc inutile. 

Au début, le Hirak d’Al Hoceima, porteur de pétitions et doléances légitimes, a été manipulé par des camarillas ? Ce qui frappe le plus, somme toute c’est la répulsion véhiculée, non pas contre le pouvoir politique, mais contre le Maroc et de facto le peuple Marocain dans son ensemble ? 

Nous avons besoin de nous regarder au miroir, de nous dire nos 4 vérités en face et de créer fort que la pluralité culturelle ne se décrète pas, elle surgit en s’exprimant au jour le jour par le vécu et le quotidien de tout un chacun et ce dans la trame d’un projet national aspirant au développement, à la démocratie et à la modernité. Tout différend s’inscrivant dans cette optique est démocratiquement acceptable. Toutefois et c’est le cas, dès qu’elle suscite le fanatisme et l’animadversion, elle ne peut qu’être impétueusement chassée, à l’instar de certains subversifs, qui ont poussé la protestation du retrait des forces de l’ordre d’Al Hoceima dans le seul dessein est de ressaisir les différents trafics. 

Le tumulte politique Algérien est riche de leçons et d’enseignements : Quelque soit le particularisme rifain ou autre, il ne peut accomplir et concrétiser ses ambitions à l’ex-voto et à la quittance que dans le cadre d’un projet économique, politique et social Marocain. 

En guise de conclusion, nous pensons que la diversité culturelle n’est pas un jeu à somme nul ; bien au contraire c’est un jeu à somme positive, ce n’est pas une sommation d’affluents introvertis, sclérosés et renfermés sur eux-mêmes, mais une dialectique et une interférence qui interagit entre eux, pour accoucher une identité nationale Marocaine. Toute autre spéculation est une épée de Damoclès sur la cohésion nationale de notre patrie. 

Plus de douze ans après sa suppression, le service militaire, qui s’inscrit ainsi dans la ligne des directives royales, n’est-il pas venu à point nommé pour consolider la promotion du patriotisme, le sens du civisme et de la solidarité au Maroc ? 

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