lundi 14 novembre 2016

Le Silence des Agneaux et les raisons d’un voyeurisme électoral au Maroc


Le Silence des Agneaux, à priori le titre sonne très fort et semble glisser l’imaginaire des cinéphiles vers le film culte du fameux psychiatre Hannibal lecter ; le titre semble riper la fantaisie des passionnés du cinéma vers la trilogie légende (The Silence of the Lambs) de Jonathan Demme incarné magistralement par le trio Anthony Hopkins, célèbre psychopathe cannibale emprisonné à vie dans un hôpital psychiatrique, Clarice Starling, la jeune stagiaire du FBI Jodie Foster et Jack Crawford : Haut placé au FBI Scott Glenn. Il n’en est rien : Il s’agit du grand silence radio d’un Maroc taiseux, silencieux, indifférent, qui ne vote pas, qui déserte la politique. Ce Maroc est incarné par l’écrasant taux d’abstention, officiellement de 57% compte tenu des 6.75 millions de votants pour 15.7 millions d’inscrits sur les listes électorales. Ce sont les deuxièmes élections législatives depuis le Printemps Arabe et l’adoption de la nouvelle constitution du 1er Juillet 2011 qui ont été piquetées par une grande reconfiguration du champ politique marocain à cause du mouvement de protestation du 20 février, du Printemps Arabe et de la situation actuelle socio-économique du Maroc.

En réalité, ce taux frôle les 70% si on prend compte les 24 millions de Marocains en âge de voter selon le recensement 2014 du HCP ; un taux éloquent qui montre de façon saisissante le divorce des Marocains envers les urnes. Ce recul de la participation électorale est amplement commenté, mais rarement discuter quant à ses causes structurelles.

A note sens, les racines de ce reflux et repli réside et se résume dans les mobiles suivants :

♦ Primo, le désenchantement vis-à-vis de la politique, lié à l'alternance de la gauche à partir de la fin des années 90, en fait partie. En effet, avant le Premier Gouvernement de l'alternance du 16 mars 1998, les électeurs, ayant voté en faveur des candidats de la gauche, entretenaient un grand espoir de changement de leurs conditions de vie. L'alternance politique n'ayant pas engendré de véritables améliorations, la méfiance et le scepticisme à l’égard de la politique, déjà caractéristique des catégories populaires, s’est largement accrue occasionnant une grande suspicion à l’égard des urnes au Maroc,

♦ Secundo, la défiance des Marocains envers les hommes politiques n’a pas cessé de proliférer : Le foisonnement des scandales politiques et des cohabitations ont renforcé le sentiment de l’agnosticisme au regard de la politique ; "Que gauche ou droite, ça ne changera rien et que si ça change, ce sera encore pire" martèle le votant Marocain. Ainsi, la réduction des espérances dans le changement a eu raison du sens civique d’une grande partie des Marocains,

♦ Tertio, le désinvestissement militant ou le déclin du militantisme explique également le reflux et la rétrogression à la complicité politique : Les jeunes deviennent moins participationnistes à l’urne électorale ; ils se désinvestissement de la politique et se consacrent à leurs études, à leur installation professionnelle ou à la construction d’une vie conjugale décente. D’antan, ce moindre intérêt pour la politique a été contrebalancé par un véritable encadrement militant : Au sein de l’administration, à l’usine mais aussi dans les quartiers, des collègues et voisins politiquement engagés étaient des figures appréciées du quotidien et jouaient un rôle important dans l'animation des sphères publiques nationales, régionales et locales : Ils organisaient les fêtes de quartier, présidaient les clubs de foot, les associations de parents d'élèves, les amicales des locataires…. etc. Ils alimentaient un sentiment d’appartenance, contribuaient à politiser à minima les populations. Les jours de scrutins, leur seule présence représentait une exhortation à voter pour les moins prédisposés à le faire.

♦ Quarto, les désillusions conjoncturelles où certaines désabusements ponctuels ont aussi contribué à alimenter l'abstention ; ils sont relatifs à la déception liée au précédent scrutin de 2012 : Avec la nouvelle mouture de la constitution de 2011, les Marocains, ayant massivement voté en faveur du Parti de la Justice et le Développement PJD, cultivaient un grand optimisme de changement de leur niveau de vie. Autant en emporte le vent, après 5 ans dans l’exécutif, le changement promis n'ayant pas été au rendez-vous, la sinistrose et le pessimisme par rapport à la politique, s’est profusément enflammé causant un grand ombrage au regard de la politique,

♦ Quinto, les difficultés économiques et sociales ont joué dans le reflux à l’alliance électorale. En effet, ces dernières décades sont marquées par de profondes crises économiques qui ont impacté la dynamique sociale de tissu économique et qui s’est matérialisée par de fortes amplitudes de chômage qui se stabilisent depuis à un niveau très élevé atteignant en juin 2016 plus de 38,8 % chez les jeunes en milieu urbain selon les dernières statistiques livrées par la banque mondiale dans son rapport de suivi de la situation économique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord MENA (octobre 2016) sous le titre "Prévenir l’extrémisme violent par l’inclusion économique et sociale". De ce fait, une partie de la population, souvent la plus diplômée, a le sentiment que son vote n’est qu’un coup d'épée dans l'eau ; qu’il n’aura pas d’effet sur sa situation sociale et que l'offre politique ne répond pas à ses besoins,

♦Sexto, les médias qu’elle soit presse écrite ou audiovisuelle, et en particulier leurs informations politiques ont aussi leur part de responsabilité dans la répudiation de la politique : La diffusion à outrance d'une forme tronquée et estropiée du discours politique joue ; la mise en avant des petites phrases et des querelles de personnes vérifie un poncif à la politique. Aussi, la mise en scène des affaires, l'accent porté sur les sondages, l'obsession de la course pour tenir le gouvernail de l'exécutif contribue, somme toute, à dégrader la politique et à une prise de distance vis-à-vis des urnes.

♦Septimo, le flegme et l’indifférence croissante pour le vote peut s'interpréter par d'autres facteurs : Depuis les années 1980, les programmes des principaux partis se sont rapprochés ce qu’on nomme la "Convergence du discours politique". Quelque soit la couleur politique, le taux de croissance économique, le taux de chômage, la qualité des services sociaux, en particulier dans les secteurs de la santé et de l’enseignement, ainsi que d’autres donnes économiques comme le taux d’investissement, le domaine rural à travers les promesses de son désenclavement, la lutte contre la précarité et le rétablissement de la justice sociale sont les mêmes principaux slogans des partis politiques lors de leur compagne électorale : A titre illustratif, lors de la compagne électorale du dernier scrutin du 7 Octobre 2016, le Parti authenticité et modernité PAM s'est notamment fixé comme cible économique de ramener le taux de la dette publique de 81% du PIB à moins de 60%, ou encore de doubler le budget de la culture qui représente actuellement 3% du budget de l'Etat. 

Le Rassemblement National des Indépendants RNI, qui comptait dans ses rangs le ministère de l'Economie et des finances, ainsi que celui de l'Industrie, du commerce et de l'économie numérique, a misé gros sur l'emploi ; le parti voulait mettre en place un nouveau modèle pour l’intégration et la création d’emploi, et propose l'élaboration d'une charte sociale dans les domaines de l'emploi, ainsi que de réduire le taux de chômage à 8%. 

Le même taux a d'ailleurs été avancé par l'Union socialiste des forces populaires USFP. Ce dernier va encore plus loin et promettait de créer 150.000 emplois chaque année, soit 750.000 emplois sur 5 ans, en plus d'augmenter la valeur des exportations agricoles de 11 milliards de dirhams à 50 milliards de dirhams. Ambitieux. Plus à droite de la scène politique, l'Istiqlal (PI) a assuré, lors de la présentation de son programme, pouvoir faire passer l’investissement public de 29.6 % du PIB actuellement à 36%. Quel que soit le jugement de valeur qu’on y porte (réalisme pour les uns, renoncement pour les autres), l’importance de la "convergence du discours politique" est très évidente, ce qui a réduit l’enjeu du vote. 

En somme, quels que soient les facteurs de l’abstention évoqués ci-haut, les citoyens utilisent de plus en plus d’autres formes de mobilisation : Pétitions, manifestations. “Le silence n’est-il pas le dernier refuge de la liberté” selon les dires de Michel Campiche ?

Face à ce voyeurisme politique, vu que plus de la moitié des électeurs disent ne pas s’intéresser à la politique, le grand mystère n’est pas de savoir pourquoi les gens s’abstiennent, mais pourquoi ils vont voter! Philippe Bouvard disait que " La panacée civique contre l'abstention ne consiste sans doute pas à rendre le vote obligatoire puisque la mesure aboutirait à demander leur avis aux gens qui n'en ont pas"

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Newer Posts Older Posts