lundi 23 mai 2016

Le génie de Princeton, John Nash, une vie trépidante d’un Homme d’exception


Le destin a voulu que deux économistes meurent ce même jour du 23 Mai, deux économistes qui partageaient un même dénominateur commun : Exception économique et économie d’Exception, d’une part un économiste Marocain Feu Aziz Belal à qui on a rendu hommage avec une chronique, d’autre part, le mathématicien américain John Nash.

John Nash Prix Nobel d'économie en 1994 est mort dans un accident de voiture lui et sa femme Alicia, comme ce jour du 23 mai 2015, aux Etats-Unis. Il était âgé de 86 ans. Sa femme est également décédée dans cet accident, qui a eu lieu sur une autoroute du New Jersey, sur la côte Est des Etats-Unis. Tous deux ont été éjectés du taxi dans lequel ils se trouvaient et dont le chauffeur a perdu le contrôle. Il rentrait, en effet, tout juste de l’aéroport après avoir reçu en Norvège le prix Abel, à Oslo, des mains de Harald V.

La vie trépidante de John Nash a été portée au grand écran par une incarnation majestueuse de Russell Crowe dans le film culte "Un Homme d'exception" ou "Beautiful Mind" réalisé, en 2001, par Ron Howard à partir du livre "Un cerveau d'exception" de Sylvia Nasar.

Pour beaucoup, le nom de Nash est associé à un résultat mathématique qu’il a découvert et exposé à 21 ans dans son doctorat à l’université de Princeton et qui concernait la théorie des jeux : Son mémoire de thèse, soutenu en 1950, sur les jeux non coopératifs détaillait déjà la définition et les propriétés de ce qui allait par la suite s'appeler l'équilibre de Nash. Il s’agissait alors d’une toute jeune branche des mathématiques en plein essor depuis les travaux de John Von Neumann et Oskar Morgenstern exposés en 1944 dans une somme impressionnante intitulée Théorie des jeux et du comportement économique (Theory of Games and Economic Behavior).

Il faut souligner, dans cette chronique, que la thèse de Nash n’a été que seulement de 27 pages et une bibliographie à deux références : c'est ce qui peut suffire pour obtenir le prix Nobel et être l'un des plus grands mathématiciens du 20ème siècle. 

En tout et pour tout, l'œuvre scientifique de Nash tient en une cinquantaine de pages. Cela peut sembler étonnant, tant les thèses actuelles doivent être longues (et citer une cohorte de prédécesseurs en bibliographie...) mais c'est la marque du génie. Les concepts de Nash ont irrigué toutes les branches de l'économie notamment les relations économiques internationales, mais aussi la biologie, la stratégie militaire.

Ce mathématicien de génie souffrait de schizophrénie paranoïde, une maladie mentale qui allait le contraindre à être plusieurs fois interné dans des hôpitaux psychiatriques tout au long de sa vie : En 1958, les symptômes de sa maladie se font sentir : John Nash est admis au McLean Hospital en avril-mai 1959 où il subissait les traitements les plus terribles de la psychiatrie de l'époque. Le film ne montre-t-il pas les séances d'électrochocs ? Le pire traitement que Nash ait subi est probablement la thérapie de choc à l'insuline. Cela consistait en une surdose massive d'insuline, qui provoquait chez lui un coma diabétique.

Après des séjours difficiles à Paris et à Genève, Nash entre à Princeton en 1960. Il fait des séjours réguliers à l'hôpital jusqu'en 1970 et occupe un poste de chercheur à la Brandeis University de 1965 à 1967 et ne publie rien pendant trente ans. 

Sa santé mentale ne s'améliorera que très lentement. Son intérêt pour les mathématiques ne lui est revenu que très progressivement, ainsi que sa capacité à raisonner logiquement. Les années 1990 ont permis d'assister à un retour de son génie, desservi par un esprit très affaibli où il obtient en 1978 le prix de théorie John Von Neumann pour ses découvertes sur les équilibres non coopératifs.

Ses travaux sur la théorie économique des jeux, la géométrie différentielle et les équations aux dérivées partielles lui ont valu le Prix Nobel d'économie en 1994 qui lui a été décerné des mains de Lloyd Shapley, camarade d'université à Princeton, qui a obtenu le Nobel d'économie en 2012.

Ses travaux ont été publiés dans trois articles :

- « Equilibrium Points in N-person Games », dans Proceedings of the National Academy of Sciences (1950), 

-« The Bargaining Problem » dans Econometrica (avril 1950),

-« Two-person Cooperative Games » dans Econometrica (janvier 1953).

Russell Crowe qui avait campé le rôle du mathématicien, a rendu un grand hommage aux disparus sur Twitter, se disant «sous le choc». «Mes pensées vont à John et Alicia et à leur famille. Ce fut une collaboration extraordinaire. Des esprits d’exception, de très grands cœurs», écrit-il. 

In fine, la vie de Nash fut souffrante et productive : Il nous a légué un trésor de connaissances et un patrimoine heuristique immortel. Et c'est avec une profonde émotion et une reconnaissance sincère que nous nous inclinons devant sa mémoire et lui rendons cet humble hommage. 





Aziz Belal : Un économiste d’exception


C’est comme ce jour du 23 mai de l’année 1982, que le célèbre économiste Marocain, Aziz Belal, s’est éteint à l’âge de 50 ans, à la suite d'un incendie qui s'est produit à l'hôtel «Conrad Hilton» de Chicago : Le regretté s'y est rendu dans le cadre de ses fonctions, en tant que vice président de la commune d'Ain Diab de Casablanca, pour participer aux cérémonies de jumelage entre Chicago et Casablanca.

Cet économiste exceptionnel et au parcours exceptionnel, a marqué de son empreinte toute une société, toute une génération d’étudiants, d’économistes de par ses réflexions et de par sa plume. Natif de Taza le 23 mai 1932, iIssu d'une famille modeste, il perdit son père à l'âge de huit ans, ce qui l'amena à affronter très tôt les difficultés de la vie. Il poursuivit ses études primaires à Oujda où il fut un élève studieux et brillant. Après avoir obtenu son baccalauréat, il regagna la Capitale Rabat pour y préparer sa licence en sciences économiques de 1951 à 1953. Par la suite, il se rendit à Toulouse où il obtint son diplôme d'études supérieures (1956).

Le contexte national dans lequel si Aziz a vécu et grandi l'a amené très vite à choisir son clan et à faire son choix : celui de la lutte pour l'indépendance du Maroc et pour l'émancipation des peuples opprimés. Ainsi, très jeune à 19 ans, il adhéra au parti communiste marocain, alors clandestin, (devenu successivement parti de libération et du socialisme, puis parti du progrès et du socialisme) pour devenir l'un de ses illustres dirigeants en tant que membre du bureau politique. Depuis, Aziz Belal n'a jamais dissocié son activité politique de son activité scientifique : pour lui les deux vont de pair et s'enrichissent mutuellement,

Il fut chargé de mission au plan où il participa à l'élaboration du premier plan quinquennal (1960-1964). En 1959, il accéda - dans le cadre d'un gouvernement de coalition nationale présidé par Abdellah Ibrahim - au poste de secrétaire général du ministère du Travail. Et c'est grâce en grande partie à lui que la législation du travail, datant de la colonisation, fut révisée et améliorée à la demande de son parti, il démissionna de son poste pour ne pas cautionner les déviations du gouvernement par rapport aux orientations de départ.

En 1960, il intégra la faculté de droit de Rabat, la seule à l'époque, où il enseigna l'économie tout en œuvrant à la mise en place de la section de langue arabe et à la création du syndicat national de l'enseignement supérieur. 

Parallèlement à son activité en tant qu'enseignant et son engagement politique sur tous les fronts, il s'est mis à préparer une thèse d'Etat en sciences économiques sur «l'investissement au Maroc 1912-1964, et ses enseignements en matière de développement économique ». C’est grâce à cette thèse que j’ai découvert Feu Aziz Belal et ses œuvres heuristiques quand je préparais, à l’époque, mon diplôme de troisième cycle et par la suite mon Doctorat sur l’attractivité de l’investissement étranger au Maroc à la Faculté de Droit de Rabat-Agdal. 

L’amour de sa patrie est tellement fort dans ses veines et son ADN qu’après des études universitaires en économie à Grenoble en France, thèse soutenue brillamment à l'université de Grenoble en 1965, fit date dans les anales de la recherche socio-économique du pays faisant de Aziz Belal le premier économiste marocain titulaire d'une thèse d'Etat.

Nommé professeur d'université, il poursuivait inlassablement son activité académique et politique : présent dans tous les débats scientifiques et politiques aussi bien au Maroc qu'à l'étranger; partisan acharné du travail organisé; ardent défenseur de la cause des déshérités. Grâce à ses qualités d'intellectuel talentueux, d'humaniste sans faille et d'orateur hors pair, il a acquis une facilité à argumenter et à convaincre à lui seul, il constituait une école : l'école Aziz Belal à laquelle ses anciens étudiants et ses nombreux amis qui occupèrent et occupent de grands postes dans la sphère publique et privée. Il n'a eu de cesse de professer que la culture et l'argent font rarement bon ménage ! Tel est brièvement si Aziz en tant qu'homme. 

Son apport scientifique est tout est aussi fécond que riche et diversifié : Il enlace des champs de connaissance variés.

Les aspects qui nous paraissent toujours d'actualité sont :
1- Le bilan de la colonisation : le travail de Belal sur la période coloniale constitue, avec celui réalisé par Albert Ayache, une référence incontournable pour connaitre les effets de la colonisation française sur l'économie et la société marocaines. Le bilan que dresse l'auteur est implacable et nous donne une image nette sur les 50 années de colonisation : Au cours de cette période, l'économie marocaine a connu la croissance sans connaitre le développement ; c’est une croissance "estropiée», écrit Aziz Belal, croissance dont l'objectif est de servir les intérêts de l'économie du centre métropolitaine dominante et dont la progression se trouvait conditionnée par l'accentuation du " satellisation " économique et monétaire de la périphérie (le Maroc) par rapport au centre ( l'économie de la métropole). 

2- L'économie de développement : une lecture attentive des travaux de Belal nous autorisent à le considérer comme un véritable théoricien du développement et l'un des fondateurs de «l'économie de développement». La stratégie de développement qu'il a préconisée pour le Maroc au milieu des années 60 du siècle dernier n'a rien perdu de sa pertinence et de son actualité : un investissement efficace aux effets multiplicatifs élevés; un rôle dominant du secteur public ; des institutions démocratiques, décentralisées et dotées de larges attributions en matière économique et sociale ; la conciliation des impératifs d'efficacité économique et de justice sociale ; 
3- Les facteurs non-économiques de développement : cette question centrale a été déjà esquissée par Feu Aziz Belal dans sa thèse en donnant une place de choix aux facteurs culturels et idéologiques dans l'enclenchement du processus de développement économique. Et ce fut en 1980 qu'il présenta une construction théorique élaborée sur cette problématique dans un ouvrage intitulé: «développement et facteurs non économiques». Après avoir critiqué les théories dominantes de développement fondées sur le «rattrapage» selon le schéma "Rostowien" et montré les limites de l'idéologie de la «troisième voie» prônée en Afrique et dont on voit aujourd'hui les déboires et les dégâts, Aziz Belal a opté pour une conception large du concept de développement intégrant l'ensemble des facteurs économiques, culturels, idéologiques voire civilisationnels. Il s'agit pour lui de s'attaquer aux quatre problèmes fondamentaux intimement liés : libération nationale, révolution sociale, développement et civilisation. Et partant, il définit le développement comme étant «un processus cumulatif socialement maîtrisé et continu de croissance des forces productives, englobant l'ensemble de l'économie et de la population, à la suite de mutations structurelles profondes permettant la mise à jour de forces et de mécanismes internes d'accumulation et de progrès ». Tel qu'il est défini, un tel développement «n'est pas possible sans l'élimination des blocages sociaux, politiques et idéologiques qui l'entravent, c'est-à-dire de la domination externe-interne qui ronge et inhibe les formations sociales périphériques. Ce qui signifie, en bref, la réalisation d'un processus de libération nationale authentique et de révolution sociale profonde - dans les structures socio-économiques, les rapports sociaux et les valeurs idéologiques et culturelles - et sa consolidation persévérante dans le temps».

D'autres apostrophes économiques ont retenu l'attention de Aziz Belal dans ses écrits dont notamment : l'unité maghrébine, les relations entre le Maroc et la CEE 
Ainsi, a-t-il pensé les blocages à l'intégration maghrébine en s’étayant sur les tendances lourdes et les raisons structurelles auxquelles viennent se greffer les raisons contingentaires :

Primo, les forces socio- politiques qui avaient dirigé la lutte pour l'indépendance des trois pays et la façon dont elles l'imposèrent n'étaient pas les mêmes, 

Secundo, certaines différences dans l'évolution socio-historique antérieure à la colonisation européenne ont également joué un rôle négatif dans l'unité maghrébine. 

Ultimo, la découverte et l'exploitation de gisements de pétrole et de gaz en Algérie jouaient un facteur «déséquilibrant» dans les relations intermaghrébines en donnant à ce pays un sentiment de supériorité voire d'hégémonie. Ces facteurs continuent de faire obstacle à l'édification du grand Maghreb.
Par ailleurs, Aziz Belal a consacré une large littérature aux relations Maroc/Maghreb-CEE en considérant celles-ci comme une nouvelle forme de domination «néo- coloniale» qui s'est substituée à la domination directe. Il était favorable à une autre forme de relations fondées plutôt sur la coopération et le partenariat dans une optique «Win-Win». Et l'histoire économique a fini par donner raison à Aziz Belal.
En substance, la vie de Feu Aziz Belal fut dense et productive : Il nous a légué un trésor de connaissances et un patrimoine scientifique immortel. Et c'est avec une profonde émotion et une reconnaissance sincère que nous nous inclinons devant sa mémoire et lui rendons cet humble hommage. 

S’il y a un cercle des poètes disparus, tout aussi, il ya un cercle des économistes disparus. Certes, il nous a quittés, mais ses proses économiques l’ont rendu immortel.

mardi 3 mai 2016

Autant en emporte le vent : Doléances sociales, revendications syndicales et promesses gouvernementales


C’était il y a plus de 4 chandelles, un jeudi 19 janvier devant le Parlement que le chef du Gouvernement Benkirane a présenté le programme de son Team en faisant des primautés sociales l’une de ses priorités sociales. Mois de 5 mois nous sépare de la fin du mandat du Team Benkirane, le Gouvernement a-t-il tenu sa promesse ? Tel est le dessin de cet article. Nous dissertons cette chronique une journée avant le dernier round du dialogue social qui affrontera le chef de l’exécutif et les principales centrales syndicales du Royaume. 
D’emblée, Nous pensons que le Gouvernement Benkirane ne peut satisfaire les doléances sociales ni les revendications syndicales et ce pour des raisons purement économique : 

- Primo, la soutenabilité de la dette publique:
La déliquescence des deniers publics, ces dernières années, a relevé les interventions du Trésor sur les marchés et auprès des créanciers bilatéraux et multilatéraux pour renflouer le déficit budgétaire. Lors de la période 2007-2012, la dette du trésor représentait 50,4% du PIB en moyenne. 
En outre, en faisant égard à la dette garantie par l’Etat contractée par les entreprises publiques, le poids de la dette réelle devient plus lourd puisqu’elle frôle les 81% du PIB. 
Socialement, le remboursement de la dette est une hypothèque qui accable les 34 millions de Marocains : Chaque marocain paie chaque année au titre du service de la dette 5000 DH/marocain. Qu’il soit un enfant, une personne âgée, un chômeur, femme, toutes les catégories de la population participent au financement de la dette. 
Le service de la dette’ s’abreuve une partie importante des ressources nécessaires pour les besoins en éducation, santé, logement décent, investissement dans les infrastructures publiques de base, les programmes nécessaires à la croissance économique et au développement social, …Son paiement aiguise et exacerbe la crise sociale dont souffre notre peuple et devient en corollaire un obstacle devant le dialogue social. 
Le chef du Gouvernement n’a-t-il pas soutenue l’idée que la situation actuelle des finances publiques ne permet pas l'adoption de mesures dont les répercussions financières risquent de peser sur le budget de l'Etat? 

-Secundo, le fardeau de la masse salariale : 
L’évolution des niveaux des salaires a été l’origine d’une croissance substantielle de la masse salariale qui a augmenté en moyenne de 6,5% par an au cours de la période 2007-2014. Les charges salariales de l’Etat deviennent affolantes et plombent les comptes publics. 
En tenant compte de la part patronale (retraites et assurance-maladie) et de l’impôt, le poste charge du personnel atteint le montant de 140 milliards de dirhams soit 13 % du PIB et 33% du budget. 
Dans la région MENA, la rémunération moyenne dans le secteur public représente 3,5 fois le PIB par habitant au Maroc contre 2,5 fois dans la région et 1,5 fois au niveau mondial en vertu du rapport des experts du FMI.

En sus, l’analyse des recrutements dans la fonction publique révèle que sur la période 2007-2014, 146.961 postes ont été créés pour une enveloppe budgétaire de près de 12,8 milliards de dirhams. 
Lors d'une séance plénière au parlement consacrée à la séance mensuelle sur la politique générale et en particulier sur le dysfonctionnement du dialogue social, Benkirane n’a-t-il pas souligné que les revendications de la plupart des centrales syndicales ne sont pas adaptées à la conjoncture économique du Maroc ? 
Sur ce registre et concernant l’augmentation des salaires, l’exécutif prend la tangente pour revoir les allocations familiales via la hausse de la prime de naissance dans le secteur public. Selon l’exécutif Benkirane, la hausse de 25% des salaires impliquera 27 milliards DH par an, soit 3% du PIB, la révision de l'impôt général sur le revenu nécessitera 5 milliard DH et le relèvement du seuil minimal de retraite de 600 dirhams/mois engendra près de 4,2 milliards DH supplémentaires par an. Le total du cahier revendicatif des syndicats pèse lourd en termes de dépenses pour l'Etat car il oscille entre 30 et 37 milliards de dirhams de financement total.

Autant en emporte le vent, le gouvernement barbu light n’a pas tenu sa promesse : il a forcé la dose en imposant sa propre vision ultralibérale dont l’objectif se résume à réduire le déficit budgétaire et les subventions et réformer les retraites.


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