lundi 17 juin 2019

Climat des affaires économiques et Investissements Directs Étrangers IDE : Quelle place et perspectives en Afrique en 2019 ?

C'était cette semaine dernière, plus exactement Mercredi 12 Juin 2019, la publication officielle du fameux hit-parade du Benchmarking le World Investment Report 2019. Faut-il signaler, en préambule, que le rapport de l’investissement dans le monde des Nations Unies est un document consulté par la communauté scientifique, et le milieu des affaires où sa lecture permet aux universitaires d’avoir une cartographie générale de l’environnement de l’investissement dans le monde et permet aux promoteurs économiques, de gagner en visibilité au niveau international et par ricochet en attractivité.
Selon le World Investment Report dans son édition 2019, les flux mondiaux d’investissement direct étranger (IDE) ont reculé de 13 % en 2018, tombant à 1 300 milliards de dollars, contre 1 500 milliards en 2017 qui est la troisième baisse annuelle consécutive. 

Ce resserrement des IDE au niveau mondial est imputable à 2 raisons : 

- Primo, les entreprises multinationales des USA rapatrient leurs profits de l’étranger afin de tirer profit des réformes fiscales que l’exécutif Trump avait adopté en 2017 à cette fin, 

- Secundo, les tensions géopolitiques et les représailles commerciales surtout entre la Chine et les USA qui pèsent sur l’économie mondiale et risquent de continuer d’impacter les IDE en 2019 et les années suivantes. 

Les flux en direction des pays en développement PED ont pu résister à cette situation morose de l’économie internationale en augmentant de 2 % ; ils ont ainsi représenté plus de la moitié, soit 54 % du flux total mondial, contre 46 % en 2017 et à peine plus du 1/3 avant la grande dépression économique et financière de 2008-2009. Ce sont les pays développés qui ont été les plus affectés par la décélération de l’économie mondiale, puisque les entrées des IDE y ont amoindri de 25% pour s’établir à 557 Milliards de dollars, retombant au niveau enregistré en 2004. 

Au vu de cette décrue quelle est l’état du climat des affaires économique international et de l’investissement extérieur sur le continent noir en 2019 ? 

Au regard de ce ralentissement dans les pays développés, l’Afrique déroge à ce trend baissier : Les investissements directs étrangers IDE y grimpent au contraire de près de 11 %. 

Cette augmentation s’explique par la forte progression de la demande de certains produits de base. A titre illustratif, c’est le pays des pharaons, l’Egypte en l’occurrence, qui occupe le haut du palmarès et reste le premier destinataire d’IDE en Afrique avec 6,8 milliards de dollars, en dépit d’un repli de 8 %. Au niveau sectoriel, ce sont principalement les secteurs du gaz avec d’importantes découvertes de réserves de gaz offshore qui draient le plus d’investissements des Firmes Multinationales FMN. 

Au Maroc, les IDE s’élèvent à 3,6 Milliards de dollars rebondissant de 35,5 % par rapport à l’an dernier en devenant la quatrième destination des IDE en Afrique. Les secteurs et les branches les plus ciblées par les capitaux étrangers sont la finance, les énergies renouvelables, les infrastructures et le secteur Automobile. 

Les pays dont les économies sont les plus diversifiées annoncent de bonnes prouesses, à l’instar du Kenya avec une hausse de plus 27 %. Il faut souligner que si la part des IDE vers l’Éthiopie a baissé de 18 %, le pays se positionne tout de même parmi les pays les plus attractifs du continent, avec 3,3 Milliards de dollars, soit le 5éme rang après le Maroc. 

Avec les agitations politiques au Nigeria, le pays pâtit encore des incertitudes liées aux élections ainsi que des conflits entre le gouvernement Nigérien et des multinationales avec des capitaux étrangers en nette régression de 43 %, soit 2 Milliards de dollars faisant reculer l’Afrique de l’Ouest de - 15 %. 

Sur le volet des pourvoyeurs d’IDE vers l’Afrique, comme à l’accoutumé, les pays Européens demeurent les principaux exportateurs de capitaux, notamment la France (64 Milliards de dollars), suivie des Pays-Bas, avant les États-Unis (en repli à 50 Milliards de dollars), la Chine étant en cinquième position. 

Le rapport de l’investissement dans le monde 2019 a été dédié cette année à la multiplication des zones économiques spéciales. En effet, la rivalité mondiale dans le domaine de l’investissement favorise le pullulement des zones économiques spéciales pour gagner des raccourcis en termes de développement économique et d’attractivité qui sont en nombre de 237 en Afrique, où elles sont éparpillées dans 38 pays. 

A cet égard, la Zone de libre-échange continentale (Zlec) qui vient d’entrer en vigueur le 30 Mai dernier, renforcerait la coopération entre les pays africains, conjugué à des prévisions de croissance optimistes. 

Il nous semble que la (Zlec) pourrait engendrer une séquence porteuse de croissance, d’emploi, de diversification des exportations, de réalisation des objectifs de développement durable et surtout stimulerait l’attractivité des IDE et du climat de l’investissement, mais avec des conditions sinequanone qui sont : 

- Primo, Il s'agit de la justice qui continuer de plomber le climat des affaires en Afrique ; il nous semble que le discrédit de l'appareil judiciaire fait tache d'huile sur tout le système judiciaire Africain.  On pointe souvent sa faible indépendance, notamment vis-à-vis du politique, son absence d’impartialité, son éloignement de la population, son excessif formalisme et juridicisme, la misère financière et documentaire des tribunaux, l’insuffisante formation professionnelle et morale des magistrats. 

La Justice en Afrique constitue une véritable entrave à l'exhortation à l'investissement ce qui explique le souci et les remous sociaux, à titre d’exemple en Algérie où le pouvoir est confisqué par un petit cercle proche des membres de la famille de Bouteflika qui ont "blackboulé" toutes les institutions Algériennes. 

Idem, on retrouve le même schéma au Soudan où le président déchu Omar el-Béchir avec un clan de proches et sa famille qui se sont appropriés le pouvoir politique et économique depuis le fiasco dans la gestion de la crise du Sud et son divorce avec le Nord. 

- Secundo, la corruption, demeure une grande gangrène à l'entourage des affaires, en témoigne l'Indice de perception de la Corruption de Transparency International en Afrique qui cadenasse le continent noir dans rangs timides sur l’échiquier mondial. 

Toujours au Soudan et en Algérie, la montée, du népotisme et de la kleptocratie est due au cercle proche du sérail qui est au cœur de la corruption. Cette corruption galopante a eu des effets pervers sur l’efficience et le rendement de l’investissement. 

À notre sens, incertain dans une telle aura d'iniquité, être élu au capital étranger et rendre le climat de l'investissement fécond et le cadre des affaires juteux pour les investisseurs nationaux et étrangers dans le contient Africain, 

- Tertio, avec une charge colossale, le secteur informel exerce un impact dissuasif sur le Business international en Afrique et sur la compétitivité des entreprises nationales Africaines et étrangères. 

Le Fonds Monétaire International a publié en 2017 un classement qui calcule pays par pays l'importance du secteur informel dans les économies africaines, où sa contribution au PIB s'échelonne entre 25 % et 65 % et où il représente entre 30 % et 90 % de l'emploi non agricole. 

Très rares sont les pays d’Afrique qui donnent l’exemple en matière de lutte contre le secteur informel. Le Rwanda est l’un des rares à se distinguer dans ce domaine : depuis 2006, les petites et moyennes entreprises rwandaises sont incitées à tenir des registres comptables et à payer les taxes ce qui du Rwanda l’une des économies les plus attractives de l’Afrique, 

- Quarto, la faible qualité du capital humain désaltère l’attractivité de l'investissement extérieur sur le continent Africain et dissuade les investisseurs à diriger les commandes de leurs capitaux vers le tissu productif Africain. 

La Banque mondiale a récemment présenté un nouvel indice du capital humain dont les résultats pour l’Afrique sont préoccupants : 25 des 30 pays situés en bas du classement se situent dans cette région du monde. Les systèmes éducatifs africains sont en crise, avec environ 50 millions d’enfants non scolarisés, des taux d’achèvement faibles et des acquis scolaires médiocres. 

Dans l’économie mondiale où la division internationale du travail se base sur le cognitif et la matière grise, les business-managers ciblent des territoires où la main d'œuvre est "méga-qualifiée" afin de répondre aux critères intransigeants des marchés mondiaux en termes de coûts, de délais de livraisons et de qualité des produits. Des investigations économétriques de l'économiste Américain Robert Lucas (prix Nobel d'économie 1995) ont corroboré le métissage que noue et renoue la qualification de la main-d'œuvre avec l'attractivité des IDE et la fertilisation du climat de l'investissement. 

- Quinto, l'atmosphère du business international reste tributaire d'une bonne jonction entre les politiques publiques et le milieu des affaires. En d'autres termes, rien n'est acquis, en matière du climat des affaires internationales, tant que les coordinations entre les Gouvernements Africains et le secteur privé ne sont pas optimaux et cohérentes. 

Le véritable calibrage du climat des affaires, la vraie évaluation de l'environnement de l'investissement et l'attractivité du Business international se loge dans l'enterrement de la rente et l'érection des lois de marché, dans les funérailles de l'ésotérique et le discrétionnaire en matière de politique de l'investissement, dans l'élimination du favoritisme et l'inhumation de la corruption pour laisser voie et libre cours au fair-play, à la méritocratie et à la transparence. 

Par ailleurs, la fécondité du climat de l'investissement réside dans l'édification d'une administration Africaine efficace, transparente et non corrompue. Dans le cas de l’économie Marocaine, dans son discours du 14 octobre 2016, le Souverain Marocain a énuméré les diverses entraves auxquelles butent l'investisseur où la moiteur des procédures et la longueur des délais de délivrance de certains documents administratifs sont parmi les griefs fréquents à l'égard des divers services que rend l'Administration aux acteurs économiques nonobstant la création des Centres régionaux CRI et l'utilisation du guichet unique pour simplifier les procédures et accélérer le processus décisionnel relatif à l'acte d'investir. 

L’administration et la gouvernance en Afrique ne doivent-elles pas finir avec les restrictions et les contraintes qui se dressent devant les investisseurs et de s'en tenir à l'esprit des réformes au service de l'investissement générateur d'emplois et de richesses et de combattre les réflexes et comportements contreproductifs ? Car, à notre sens, l'efficacité administrative est un critère à l'aune duquel se mesure le progrès des nations, l’Afrique ne sera en mesure de rejoindre le peloton de tête dans les classements mondiaux de Doing Business que si elle remplit les critères de l'efficience administrative, véritable locomotive de développement et de promotion de l'investissement. 

In fine, l'attractivité des affaires internationales et de l’investissement en Afrique réside dans le développement endogène, les politiques de soutien à la demande locale, le développement du savoir-faire et dans l'échafaudage d'un tissu industriel dense et robuste. Tel sont les affaires qui restent à faire en matière d’affaires à même à reboiser le climat de l’investissent dans notre chère Afrique qui continue à représenter une infime et minuscule part des flux financiers mondiaux (3,5 %).

vendredi 31 mai 2019

Coup d’envoi de la zone de libre-échange continentale (ZLECA) : Quelles sont les conditions du succès d’une intégration régionale africaine ?


C’est parti, hier le 30 Mai 2019, l’Afrique avait rendez-vous avec l’histoire du siècle à travers l’entrée en vigueur de la zone de libre-échange la plus large du monde depuis la création de l’OMC en 1995 , en l'occurrence la zone de libre-échange continentale africaine, connue sous l’acronyme ZLECA, qui augure et ambitionne que 90 % des échanges de biens seront dégrevés des droits de douane, et abolit de facto les 84 000 kilomètres de frontières qui existent actuellement en Afrique.

Il faut dire que le milieu des affaires du continent noir escompte beaucoup de ce débouché commun de biens et services qui fusionnera plus de 1,2 milliard de consommateurs et devrait secréter une valeur ajoutée économique de plus de 2500 milliards de dollars. Impulser une nouvelle instigation à l’Afrique, accolée à moults challenges économiques et sociaux, et surtout démographiques, où la population de l’Afrique atteindra 2,5 milliards en 2050, et représentera 26 % de la population mondiale active, passera inéluctablement par l’aboutissement de la zone de libre-échange continentale africaine.

Sur l’arène économique mondiale et paradoxalement à la mondialisation qui ne cesse de promettre monts et merveilles des vertus de la libéralisation du commerce international, et au regard de la formation de blocs commerciaux en Amérique latine, en Europe, en Asie, ce n’est plus un choix pour les pays africains, mais un must et une contrainte de constituer un tout régional corsé, dense et intégré à même de se dépenser dans le macrocosme multivarié de la globalisation.

Le souverain marocain n’a-t-il pas allégué, dans une parénèse adressée au sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernements de l’UA que la création de la zone de libre-échange, la plus large au monde, avec la population du monde, représente un acte majeur de notre volonté commune de construire l’Afrique de demain ? À notre sens, ce contrat mondial du siècle qui est entrée en vigueur, hier Mercredi 30 Mai 2019 ne pourra prétendre à la réussite sans les préalables suivants :

- Primo, une plus grande insertion de l’économie africaine dans la trajectoire de l’économie internationale : l’Afrique reste la zone la moins intégrée au monde. Sa part dans le commerce mondial demeure infime puisqu’elle ne représente qu’environ 2 %. Difficile avec un tel ratio de percer les marchés mondiaux en pleine compétition et de négocier en force les accords internationaux.

- Secundo, le déploiement d’un grand effort d’intégration et de synergie du commerce intra-régional : au vu des chiffres timides du Commerce international entre les pays africains livrés par l’OMC et la CNUCED, il est urgent de remédier à la faible connectivité entre les différentes économies du continent. Faut-il illustrer la timide jonction entre les pays africains : le commerce intra-africain ne dépasse guère 18 %, comparativement à l’Asie (ASEAN) où il s’élève à plus de 51 %, ou en Amérique du Nord (ALENA) où il frôle 54 % et en Europe (AELE) où il s’élève à 70 %. De telles statistiques montrent, de par leur éloquence, l’effort que doivent déployer les pays africains dans le cadre de la ZLECA pour augmenter le commerce intra-africain à plus de 35 milliards de dollars par an pour gravir les 52 % en 10 ans.

- Tertio, l’alliance et la forte connivence du secteur privé : la réussite de la ZLECA reste fortement tributaire de sa capacité à riposter aux besoins de l’entreprise. À cet égard, il est capital que le secteur privé fournisse des mécanismes de consolidation des chaînes de valeurs existantes par la promotion de l’investissement industriel et le transfert du savoir-faire. Sous cet angle, les PME, qui constituent 80 % des entreprises africaines, seront encouragées par la ZLECA, où elles pourraient fournir des inputs pour les grandes entreprises industrielles.

- Quarto, le raffermissement des structures productives à travers la promotion de l’industrialisation de l’Afrique. Le but escompté est d’amenuiser la place des matières premières qui se taillent la part du lion dans les exportations africaines. Faut-il souligner, à ce titre, que plus de 76 % des exportations africaines émanent des ressources extractives, ce qui n’est pas sans risque sur la volatilité des prix des matières premières et de facto, sur les budgets des pays africains ?

Contrairement aux matières premières et aux secteurs miniers, la promotion de l’industrialisation de l’Afrique permettra de faire progresser la chaîne des valeurs industrielles à travers la création de plus de valeurs ajoutées, la création de l’emploi, le renforcement de la croissance et la productivité à même de favoriser une plus grande participation de la région africaine dans les chaînes de valeur mondiales, de gagner en efficience en renforçant la capacité attractive de l’Afrique. Aussi, la promotion de la politique industrielle de l’Afrique permettra d’asseoir une chaîne de valeur diversifiée et plus compétitive en se positionnant sur les activités à plus haute valeur ajoutée des chaînes de valeur mondiales.

- Quinto, l’investissement dans le capital humain : l’analphabétisme et la carence en formation demeurent les grandes tares de l’Afrique. Les problèmes qui restreignent les capacités des entreprises africaines sont notamment l’insuffisance des compétences entrepreneuriales et des compétences de gestion, le manque de personnel qualifié, ainsi que les obstacles en matière de recherche et développement. Georges Jacques Danton n’a-t-il pas argumenté qu’après le pain, l’éducation n’est-elle pas le premier besoin d’un peuple ?

Avec une telle carence, la qualité des institutions et des administrations peut peser lourd dans la décision d’une entreprise d’investir et d’implanter ses activités économiques dans un
pays africain donné. Faute d’investissements suffisants dans les compétences, le progrès technologique et l’investissement ne s’accompagnent d’aucun gain de productivité.

- Sexto, les gouvernements africains devront placer la bonne gouvernance au cœur de leurs programmes en vue de la transformation structurelle effective des économies africaines. C'est une condition sine qua non pour nourrir le développement économique, libérer le plein potentiel de l'Afrique et la conduire sur la voie de la prospérité.

Les pays africains ont besoin d'un cadre de gouvernance plus propice pour être en mesure de conduire de meilleures politiques publiques et d'obtenir, à terme, de meilleurs résultats en matière de transformation structurelle et de développement inclusif. Sous cet angle, les gouvernements africains sont invités à apporter des réponses aux pertes économiques dues à l'inefficacité des institutions et à l'incompétence.

Faut-il rappeler que c’est un secret de polichinelle que la corruption met en danger la croissance économique ? C’est un secret de polichinelle que la mauvaise gouvernance et la corruption sont deux fléaux qui nuisent à l’émergence de l'Afrique sur le plan économique, politique et social. In fine, Socrate disait que "Le secret du changement consiste à ne pas concentrer toute son énergie pour lutter contre le passé, mais pour construire le futur". Il est temps d’ériger le futur économique de l’Afrique en cadenassant les scolioses régionales et en verrouillant les réfractions de la répartition des fruits de la croissance, et ce, en posant, les grands jalons d’une Afrique résolument tournée vers l’émergence économique et hisser la ZELCA au rang de nations industrielles émergentes.



mercredi 22 mai 2019

Aziz Belal : Beautiful Mind et économiste d’exception

C’est comme ce jour du 23 Mai de l’année 1982, que le célèbre économiste Marocain, Aziz Belal, s’est éteint à l’âge de 50 ans, à la suite d'un incendie qui s'est produit à l'hôtel «Conrad Hilton» de Chicago : Le regretté s'y est rendu dans le cadre de ses fonctions, en tant que vice président de la commune d'Ain Diab de Casablanca, pour participer aux cérémonies de jumelage entre Chicago et Casablanca. 

Cet économiste exceptionnel et au parcours exceptionnel, a marqué de son empreinte toute une société, toute une génération d’étudiants, d’économistes de par ses réflexions et de par sa plume. Natif de Taza le 23 mai 1932, iIssu d'une famille modeste, il perdit son père à l'âge de huit ans, ce qui l'amena à affronter très tôt les difficultés de la vie. Il poursuivit ses études primaires à Oujda où il fut un élève studieux et brillant. Après avoir obtenu son baccalauréat, il regagna la Capitale Rabat pour y préparer sa licence en sciences économiques de 1951 à 1953. Par la suite, il se rendit à Toulouse où il obtint son diplôme d'études supérieures (1956). 

Le contexte national dans lequel si Aziz a vécu et grandi l'a amené très vite à choisir son clan et à faire son choix : celui de la lutte pour l'indépendance du Maroc et pour l'émancipation des peuples opprimés. Ainsi, très jeune à 19 ans, il adhéra au parti communiste marocain, alors clandestin, (devenu successivement parti de libération et du socialisme, puis parti du progrès et du socialisme) pour devenir l'un de ses illustres dirigeants en tant que membre du bureau politique. Depuis, Aziz Belal n'a jamais dissocié son activité politique de son activité scientifique : pour lui les deux vont de pair et s'enrichissent mutuellement, 

Il fut chargé de mission au plan où il participa à l'élaboration du premier plan quinquennal (1960-1964). En 1959, il accéda - dans le cadre d'un gouvernement de coalition nationale présidé par Abdellah Ibrahim - au poste de secrétaire général du ministère du Travail. Et c'est grâce en grande partie à lui que la législation du travail, datant de la colonisation, fut révisée et améliorée à la demande de son parti, il démissionna de son poste pour ne pas cautionner les déviations du gouvernement par rapport aux orientations de départ. 

En 1960, il intégra la faculté de droit de Rabat, la seule à l'époque, où il enseigna l'économie tout en œuvrant à la mise en place de la section de langue arabe et à la création du syndicat national de l'enseignement supérieur. 

Parallèlement à son activité en tant qu'enseignant et son engagement politique sur tous les fronts, il s'est mis à préparer une thèse d'Etat en sciences économiques sur «l'investissement au Maroc 1912-1964, et ses enseignements en matière de développement économique ». C’est grâce à cette thèse que j’ai découvert Feu Aziz Belal et ses œuvres heuristiques quand je préparais, à l’époque, mon diplôme de troisième cycle et par la suite mon Doctorat sur l’attractivité de l’investissement étranger au Maroc à la Faculté de Droit de Rabat-Agdal. 

L’amour de sa patrie est tellement fort dans ses veines et son ADN qu’après des études universitaires en économie à Grenoble en France, thèse soutenue brillamment à l'université de Grenoble en 1965, fit date dans les anales de la recherche socio-économique du pays faisant de Aziz Belal le premier économiste marocain titulaire d'une thèse d'Etat. 

Nommé professeur d'université, il poursuivait inlassablement son activité académique et politique : présent dans tous les débats scientifiques et politiques aussi bien au Maroc qu'à l'étranger; partisan acharné du travail organisé; ardent défenseur de la cause des déshérités. Grâce à ses qualités d'intellectuel talentueux, d'humaniste sans faille et d'orateur hors pair, il a acquis une facilité à argumenter et à convaincre à lui seul, il constituait une école : l'école Aziz Belal à laquelle ses anciens étudiants et ses nombreux amis qui occupèrent et occupent de grands postes dans la sphère publique et privée. Il n'a eu de cesse de professer que la culture et l'argent font rarement bon ménage ! Tel est brièvement si Aziz en tant qu'homme. 

Son apport scientifique est tout est aussi fécond que riche et diversifié : Il enlace des champs de connaissance variés. 

Les aspects qui nous paraissent toujours d'actualité sont : 

1- Le bilan de la colonisation : le travail de Belal sur la période coloniale constitue, avec celui réalisé par Albert Ayache, une référence incontournable pour connaitre les effets de la colonisation française sur l'économie et la société marocaines. Le bilan que dresse l'auteur est implacable et nous donne une image nette sur les 50 années de colonisation : Au cours de cette période, l'économie marocaine a connu la croissance sans connaitre le développement ; c’est une croissance "estropiée», écrit Aziz Belal, croissance dont l'objectif est de servir les intérêts de l'économie du centre métropolitaine dominante et dont la progression se trouvait conditionnée par l'accentuation du " satellisation " économique et monétaire de la périphérie (le Maroc) par rapport au centre ( l'économie de la métropole). 

2- L'économie de développement : une lecture attentive des travaux de Belal nous autorisent à le considérer comme un véritable théoricien du développement et l'un des fondateurs de «l'économie de développement». La stratégie de développement qu'il a préconisée pour le Maroc au milieu des années 60 du siècle dernier n'a rien perdu de sa pertinence et de son actualité : un investissement efficace aux effets multiplicatifs élevés; un rôle dominant du secteur public ; des institutions démocratiques, décentralisées et dotées de larges attributions en matière économique et sociale ; la conciliation des impératifs d'efficacité économique et de justice sociale ; 

3- Les facteurs non-économiques de développement : cette question centrale a été déjà esquissée par Feu Aziz Belal dans sa thèse en donnant une place de choix aux facteurs culturels et idéologiques dans l'enclenchement du processus de développement économique. Et ce fut en 1980 qu'il présenta une construction théorique élaborée sur cette problématique dans un ouvrage intitulé: «développement et facteurs non économiques». Après avoir critiqué les théories dominantes de développement fondées sur le «rattrapage» selon le schéma "Rostowien" et montré les limites de l'idéologie de la «troisième voie» prônée en Afrique et dont on voit aujourd'hui les déboires et les dégâts, Aziz Belal a opté pour une conception large du concept de développement intégrant l'ensemble des facteurs économiques, culturels, idéologiques voire civilisationnels. Il s'agit pour lui de s'attaquer aux quatre problèmes fondamentaux intimement liés : libération nationale, révolution sociale, développement et civilisation. Et partant, il définit le développement comme étant «un processus cumulatif socialement maîtrisé et continu de croissance des forces productives, englobant l'ensemble de l'économie et de la population, à la suite de mutations structurelles profondes permettant la mise à jour de forces et de mécanismes internes d'accumulation et de progrès ». Tel qu'il est défini, un tel développement «n'est pas possible sans l'élimination des blocages sociaux, politiques et idéologiques qui l'entravent, c'est-à-dire de la domination externe-interne qui ronge et inhibe les formations sociales périphériques. Ce qui signifie, en bref, la réalisation d'un processus de libération nationale authentique et de révolution sociale profonde - dans les structures socio-économiques, les rapports sociaux et les valeurs idéologiques et culturelles - et sa consolidation persévérante dans le temps». 

D'autres apostrophes économiques ont retenu l'attention de Aziz Belal dans ses écrits dont notamment : l'unité maghrébine, les relations entre le Maroc et la CEE 

Ainsi, a-t-il pensé les blocages à l'intégration maghrébine en s’étayant sur les tendances lourdes et les raisons structurelles auxquelles viennent se greffer les raisons contingentaires : 

- Primo, les forces socio- politiques qui avaient dirigé la lutte pour l'indépendance des trois pays et la façon dont elles l'imposèrent n'étaient pas les mêmes, 

- Secundo, certaines différences dans l'évolution socio-historique antérieure à la colonisation européenne ont également joué un rôle négatif dans l'unité maghrébine. 

- Ultimo, la découverte et l'exploitation de gisements de pétrole et de gaz en Algérie jouaient un facteur «déséquilibrant» dans les relations intermaghrébines en donnant à ce pays un sentiment de supériorité voire d'hégémonie. Ces facteurs continuent de faire obstacle à l'édification du grand Maghreb. 

Par ailleurs, Aziz Belal a consacré une large littérature aux relations Maroc/Maghreb-CEE en considérant celles-ci comme une nouvelle forme de domination «néo- coloniale» qui s'est substituée à la domination directe. Il était favorable à une autre forme de relations fondées plutôt sur la coopération et le partenariat dans une optique «Win-Win». Et l'histoire économique a fini par donner raison à Aziz Belal. 

En substance, la vie de Feu Aziz Belal fut dense et productive : Il nous a légué un trésor de connaissances et un patrimoine scientifique immortel. Et c'est avec une profonde émotion et une reconnaissance sincère que nous nous inclinons devant sa mémoire et lui rendons cet humble hommage. 

S’il y a un cercle des poètes disparus, tout aussi, il ya un cercle des économistes disparus. Certes, il nous a quittés, mais ses proses économiques l’ont rendu immortel. 

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